1. Contexte et introduction
L’eau est une ressource indispensable à la survie de toutes les formes de vie. Limitées par leur disponibilité avec seulement 2,5 % d’eau douce sur Terre (FAO, 2002), les ressources en eau, notamment des rivières, subissent des pressions croissantes liées aux changements climatiques, à la dégradation des écosystèmes et aux activités anthropiques. En tant que rivière urbaine et interterritoriale, la Mosson soulève à la fois des enjeux socio-urbains, mais aussi en lien avec les biens et services écologiques bénéfiques pour les humains et les écosystèmes. Ce lien entre santés humaine, animale et environnementale est identifié sous le terme One Health. Cette approche intégrée affirme l’interdépendance entre ces trois sphères et s’appuie sur une démarche transdisciplinaire et collaborative, de plus en plus reconnue (IPBES, 2020 ; FRB, 2020 ; Gibbs, 2014). Cependant, malgré son potentiel, l’approche One Health souffre encore d’un manque d’appropriation par les politiques publiques et d’une faible valorisation à travers des actions concrètes dans les pays développés (Olive et al., 2022), bien que la France contribue à sa promotion au niveau mondial, notamment via des dispositifs de coopération scientifique dans les pays du Sud (Rogeret al., 2019). C’est pourquoi, face aux incertitudes liées aux dynamiques socio-écologiques de la Mosson, la Gouvernance Adaptative (GA) apparaîtrait comme un cadre pertinent de sa gestion. Issue de l’évolution de la gestion adaptative, elle constitue un champ interdisciplinaire de recherche-action (Folkeet al., 2005), centrée sur les interactions entre les systèmes écologiques et sociaux et sur les conditions de leur résilience (Termeeret al., 2016).
Nous nous sommes posé la question de recherche suivante « Comment la gouvernance adaptative de la Mosson peut-elle contribuer à une approche territoriale de One Health ? ». Nous proposons alors d’interroger le cadre actuel de gouvernance de la Mosson et de réfléchir aux pistes de son évolution dans une perspective interdisciplinaire.
2. Matériel et méthodes
L’étude a porté sur le territoire de la Mosson et s’est étendue d’octobre 2024 à juin 2025, avec du terrain du 12 avril au 25 mai 2025. Elle s’appuie sur des approches qualitatives. Nous avons ainsi élaboré des guides d’entretiens semi-structurés et un guide de discussion pour les focus group adressés respectivement aux acteurs impliqués dans la gestion de la Mosson et à ses riverain·es. L’échantillonnage par choix raisonné est ce qui nous a permis de sélectionner les participant·es. à l’étude. La méthode adoptée pour l’analyse des données est l’analyse thématique. Avant cela, toutes les informations reçues et recueillies ont été triangulées à partir des croisements des connaissances issues de la littérature grise, des entretiens semi-structurés, des focus group et de l’observation non participante. Au total, sept (07) entretiens semi-structurés individuels approfondis ont été menés avec des acteurs associatifs, des représentant·e·s d’institutions publiques et de la Métropole de Montpellier ; deux (02) focus groupes ont été organisés avec des femmes et un (01) atelier participatif a été mené avec des résident·e·s du quartier de la Mosson. En complément, des observations non participantes ont été réalisées au marché dudit quartier dans le but de décrire le profil sociologique des riverain·es.
Figure 1
Figure 2
3. Résultats principaux
3.1 Relations entre la Mosson et les participant·es à l’enquête
La Mosson n’est pas simplement un cours d’eau ; elle agit comme un espace à la fois politique, de vie et un mémoriel culturel. Pour certains, elle est source de bonheur, un lieu de refuge et de détente « Quand je suis chez moi et ça m’énerve, mes enfants m’énervent, je viens ici ». Quant aux usages liés aux actions anthropiques, la rivière est le réceptacle des eaux usées issues des stations d’épuration, considérée également comme une ressource pour dépolluer la lagune littorale et la mer méditerranéenne traduit par son projet de renaturation. Dès lors, l’on identifie une variété de liens (interdépendance, de converge, de divergence, de causes à effets, de complémentarité et d’influence) entre la Mosson et ses usagers qui nous permettent de comprendre leurs impacts sur sa gestion.
3.2 Enjeux autour de la Mosson
- Santé environnementale : la pullulation des moustiques représente la principale préoccupation (38 %) causée par la stagnation des eaux dans les canaux bouchés par des déchets ménagers ; les mauvaises odeurs autour de la rivière (30 %) causées par la décomposition des carcasses des animaux morts perturbent les activités récréatives et le rôle important des animaux dans les écosystèmes (32 %) ;
- Santé animale : parmi les espèces animales recensées, l’on peut citer : les loutres, les sangliers, les ragondins, une diversité de poissons et d’oiseaux. Leur bien-être est sous la menace des déchets plastiques comme étant à l’origine de maladies et de décès évoqués par les participantes du FGD1. Par ailleurs, les cyanobactéries sont également nocives pour les animaux « Les cyanobactéries ont la particularité de produire des toxines…vous avez des chiens qui sont morts…parce qu’ils avaient bu de l’eau de la rivière… » ;
- Santé humaine : la majorité des intervenant·e·s perçoivent le lien entre la santé de la Mosson et celle des humains, illustré par le verbatim suivant :« …les rongeurs qui fréquentent des milieux aquatiques comme les rats…peuvent transmettre des maladies comme la leptospirose » (ESS 1). Bien que des expériences sur les liens entre la santé des humains et celle de la Mosson n’aient pas été évoquées, l’on se rend compte des bonnes connaissances des participant·e·s sur les dits liens) ;
- Socio-culturels : l’observation non participante a démontré que la majeure partie de la population du quartier de la Mosson est très jeune et multiculturelle, avec une forte proportion issue de l’immigration. Ces caractéristiques influencent les liens entre la Mosson et ses usagers. Ces liens illustrent une relation sensible, affective et corporelle avec la rivière. Même si cette dernière demeure un lieu d’apprentissage, de promotion culturelle et de sensibilisation, l’on relève un sentiment d’abandon par les pouvoirs publics « … le pays l’a abandonnée et ils ne s’en occupent pas... » (Figure 2).
3.3 Cadre institutionnel de gestion de la Mosson
Pour les riverain·es, les usager·ères devraient les premiers responsables de la gestion de la rivière d’une part. D’autre part, la salubrité de la Mosson dépend de leur niveau de conscience environnementale. Parmi les instruments qui servent à établir le cadre réglementaire au niveau local, certains mettent en avant un déficit d’équilibre dans la répartition des pouvoirs.
3.4 Collaboration entre les parties prenantes impliquées dans la gestionde la Mosson
L’on recense entre autres des acteurs qui accompagnent les entités institutionnelles à travers le volet éducatif, d’autres qui sont impliqués dans l’aménagement du territoire. Les participant·es ont notifié le turn-over des ressources humaines, la lenteur administrative lors de la mise en œuvre des activités, les jeux de pouvoirs, enfin le volet financier comme des freins à la collaboration entre les parties prenantes impliquées dans la gestion de la Mosson. Néanmoins, les participant·es ont évoqué la plus-value qu’apporte la collaboration notamment sur la diversité des compétences et la compréhension des enjeux.
3.5 Concertation et co-construction
Même si les participant·e·s évoquent la volonté des acteurs à impliquer davantage les parties prenantes du volet social, la majorité des participant·es ont une mauvaise perception de la concertation interprétée comme idéaliste. D’autres participant·e·s justifient cela par une absence de transparence ou comme un mécanisme qui dépend du système en place.D’autres limites à la concertation ont été notifiées entre autres les barrières sociales, les conflits d’intérêts, l’absence de certains acteurs et la lenteur des procédures administratives. Enfin, les moyens tels que l’art, les balades éducatives autour de la Mosson, les ateliers, les micros-trottoirs et les évènements grand public ont servi à la réalisation de ces concertations.
3.6 Approche One Health
Elle est mobilisée depuis longtemps dans les activités de gestion de la Mosson « … c’est même un projet le plus vieux, le plus vieux projet fédérateur de l’Hérault… en partenariat avec l’éducation nationale » (ESS 3).Quant à sa perception, elle peut être bonne ou non en raison de sa caractéristique jusqu’ici très théorique. Elle reste principalement au niveau du dialogue et de la controverse, mais pas de l’application concrète justifiée par la complexité de sa mise en œuvre.
3.7 Actions de sensibilisation autour de la Mosson
Quant aux canaux mobilisés pour favoriser les actions de sensibilisation, ils sont identiques à ceux de la concertation. Cependant, elles sont un socle indispensable pour la prise en compte des opinions des couches sociales défavorisées à travers les activités organisées telles que l’éducation, la diffusion des bonnes informations, l’échange sur les perceptions des riverain·e·s et leur prise de conscience des enjeux identifiés.
4. Conclusion et perspectives
Ce travail a permis de montrer des initiatives concrètes sur lesquelles nous pouvons nous appuyer pour considérer que la gouvernance de la Mosson est en pleine évolution. En effet, celle-ci tend vers une gestion adaptative, perceptible par la volonté des décideurs locaux à impliquer les riverain·es dans les projets d’aménagements de la Mosson. L’on note également le fort engagement du tissu associatif, visible à travers les démarches de plaidoyer afin de faire pression sur les décisions politiques souvent opposés à leurs principes. Enfin, la dynamique autour de la Mosson pour sa préservation est à encourager mais elle peut favoriser un climat de rivalités entres les acteurs, des jeux de pouvoir, des superpositions d’actions, des gaspillages de ressources si elle n’est pas coordonnée. Cette coordination nécessite un changement de paradigme de la gestion à tous les niveaux. Celle-ci doit prendre en compte les facteurs socio-économiques des riverain·es, leurs savoirs et leurs besoins qui va rehausser leur niveau d’implication. Par conséquent, les approches One Health convergent avec le concept de Gouvernance Adaptative qui en effet, peut être un socle d’un One Health territorial. Même si les acteurs de la gestion de la Mosson ont une vision théorique de ces approches, les actions pour créer un cadre opérationnel sont visibles à travers l’existence d’une plateforme institutionnelle.
A l’issue de ce travail, nous proposons à l’Institut ExposUM de réfléchir à la mise sur pied d’une charte locale Une Seule Santé élaborée communément, en s’appuyant sur les dispositifs déjà existants dans le but de fournir un cadre règlementaire aux approches One Health. Le but étant de décomplexifier lesdites approches, de favoriser la collaboration transdisciplinaire entre les acteurs de la gestion de la Mosson et d’y impliquer davantage les riverain·es à travers des liens entre leur santé et celle de la rivière.
5. Bibliographie
Folke, C. 2006. Resilience: the emergence of a perspective for social-ecological systems analyses, Glob.Environ. Change, 16 (3), p. 253-267.
Food and Agriculture Organization for the United Nations, Rome, 2002. https://www.fao.org/4/Y3918F/y3918f02.htm consulté le 29/05/2025.
FRB (Fondation pour la recherche sur la biodiversité), 2020. Mobilisation de la Fondation pour la recherche sur la biodiversité par les pouvoirs publics français sur les liens entre Covid-19 et biodiversité, FRB,
https://www.fondationbiodiversite.fr/mobilisation-de-la-frb-par-les-pouvoirs-publics-francais-sur-les-liens-entre-covid-19-et-biodiversite/.
Gibbs EPJ, 2014. L’évolution de One Health : une décennie de progrès et de défis pour l’avenir, Veterinary Record, 174, 4, 85-91, https://doi.org/10.1136/vr.g143.
IPBES (Plateforme intergouvernementale scientifique et politique sur la biodiversité et les services écosystémiques), 2020. Rapport de l’atelier sur la biodiversité et les pandémies de la Plateforme intergouvernementale sur la biodiversité et les services écosystémiques (IPBES), Bonn, IPBES, https://doi.org/10.5281/ZENODO.4147317.
Olive, M., M.,et al., 2022. Les approches One Health pour faire face aux émergences : un nécessaire dialogue État-sciences-sociétés, Nat. Sci. Soc. 30(1) 72-81.
Roger F.,et al., 2019. Renforcer le dialogue en santé globale : connecter les réseaux régionaux de recherche au Sud, Perspective, 53, 1-4, https://doi.org/10.19182/perspective/31827.
Termeer, C.J.A.M., et al., 2016. Transformational change : governance interventions for climate change adaptation from a continuous change perspective. J. Environ. Policy Plan., 18(3), 1-19. http://dx.doi.org/10.1080/09640568.2016.1168288.