LaBoCa, qu’est-ce que c’est ?
Le Laboratoire des Communs de l’Alimentation (LaBoCa) a été imaginé par Pauline Scherer, sociologue et d’autres chercheur.se.s. Le Laboratoire est difficilement dissociable de la Caisse Alimentaire Commune1, car cette initiative part d’une volonté d’approfondir la participation citoyenne dans la recherche, plus particulièrement au Conseil Scientifique. En ce sens, le laboratoire a été pensé comme un espace de « recherche-expérimentation collective-commune » (Scherer, 2025) basé sur la sociologie de l’action collective et de changement social de P.N Le-Strat ; reposant elles-mêmes sur des valeurs de justice sociale et de démocratisation de la parole citoyenne. Cette expérimentation a été mise en place dans la métropole de Montpellier et s’ancre dans un réseau de recherche-action qui a été porté par Vrac & Cocinas. À ce jour les personnes investies dans l’expérimentation LaBoCA, que soit les personnes concernées (habitant.e.s) ou les professionnel.le.s, sont majoritairement issu.e.s de ce réseau.
Les recherches participatives de LaBoCA investissent le principe de démocratie alimentaire. À l’origine mobilisé par Tim Lang, puis développé en France par Dominique Paturel, la démocratie alimentaire a pour objectif de rétablir le pouvoir d’agir des habitant.e.s autour des questions de l’alimentation à travers l’exercice d’une citoyenneté permettant de choisir le système alimentaire qu’iels souhaitent favoriser à partir d’une égale représentation et participation aux décisions le concernant (Lang, 1999 ; Paturel et Ndiaye, 2019). En ce sens, l’ambition de LaBoCA est de produire des transformations sociales en conciliant à la fois l’approche sensible, politique et scientifique, tout en ayant un ancrage dans la lutte contre les inégalités plurielles (Scherer, 2025).
Mon implication à LaBoCA et méthodologie de recherche
Grâce au processus de Trait d’Union de mise en relation d’associations occitanes avec des étudiant.e.s, j’ai intégré la boutique des sciences le temps d’un stage co-encadré par Vrac & Cocinas. Vrac & Cocinas est une antenne montpelliéraine de l’association nationale et qui agit « en faveur d’un accès à une alimentation de qualité pour toutes et tous » (site Vrac & Cocinas). En rejoignant ces deux structures, j’ai participé à donner « un premier coup de débroussailleuse » à la forme que pourrait prendre LaBoCA. Au début du stage, la modélisation du laboratoire reposait sur une fiche action pour le financement Terrasol2, et un compte rendu d’une première réunion sur le sujet avec les chercheur.se.s impliqué.e.s. Depuis septembre 2025 les premier.e.s salarié.e.s de LaBoCA ont pris leur poste et ont officiellement lancé le laboratoire le 16 octobre 2025 auprès des participant.e.s de la modélisation. Avant cela, entre novembre 2024 et septembre 2025, nous avons navigué dans un flou pour déterminer la forme que prendrait LaBoCA. Le champ des recherches participatives étant large, il a fallu tirer les fils en comparant les attendus, questionnements de tous.tes les acteur.ice.s impliqué.e.s, chercheur.se.s, habitant.e.s et des salarié.e.s , à ce qui a déjà pu être écrit et expérimenté ; afin de construire un cadre de recherches participatives adapté aux besoins de toutes et tous, ainsi qu’à notre objectif de transformation sociale.
Pour ce faire, nous avons suivi une démarche de recherche qualitative inductive, nécessitant de multiples allers retours sur les premiers axes de modélisation du laboratoire à mesure que le projet s’est affiné. Tout du long, nous nous sommes reposé.e.s sur un travail de revue littéraire sur les recherches participatives et les différents types d’épistémologies. Plus particulièrement, sur les épistémologies dites radicales issues des chercheur.se.s d’Amérique Latine (Abya Yala). Afin d’appuyer cette revue littéraire, nous avons complété notre travail de recherche par des entretiens semi-qualitatifs individuels avec les chercheur.se.s, ainsi que des focus group3 avec les habitant.e.s, les salarié.e.s du réseau Vrac & Cocinas et un autre avec les élu.e.s. Enfin, nous avons cherché à dresser un état des lieux d’espaces de recherches participatives déjà existants selon des problématiques et pratiques que l’on désirait approfondir, afin de saisir comment iels ont pu construire un cadre adapté et répondre aux enjeux qu’iels ont pu rencontrer.Utiliser les recherches participatives pour agir vers une transformation sociale à différents niveaux
Comme il l’est remonté lors de l’atelier repas avec les habitant.e.s, les recherches participatives n’ont pas seulement l’ambition de produire de la connaissance mais aussi de proposer des actions concrètes qui permettent de répondre à l’urgence des situations que peuvent vivre les personnes concernées. À travers LaBoCA, se dessine une dynamique de lutte. En ce sens, le laboratoire arbore une posture politique qu’il a fallu définir.
Si l’on reprend la notion de radicalité portée par Bell Hooks dans les luttes féministes : faire preuve de radicalité signifie chercher à mettre fin au sexisme, à la domination et à l’oppression. En faisant le parallèle avec LaBoCA, s’inscrire dans une forme de radicalité signifierait alors lutter contre les injustices épistémiques, contre la rupture démocratique dans les politiques et le système agro-alimentaire et créer une forme de sororité. Être radical, c’est chercher une forme d’inclusivité pour changer les politiques de façon durable. Cependant, bien que cela soit exactement les objectifs du laboratoire, le terme radical reste écarté. La notion de radicalité est écartée car elle est mal accueillie par les médias, les politiques, mais aussi par une partie du monde universitaire et peut devenir contraignante notamment pour l’obtention de subvention. La question s’est alors posée : l’épistémologie mobilisée à LaBoCa à des fins de production de connaissance mais aussi de transformations sociales, doit-elle être radicale ? Les différentes transformations sociales ne sont-elles pas intrinsèquement liées à une forme de radicalité dans leurs pratiques ?
Les enjeux des recherches participatives qui sont remontées lors de notre recherche questionnent principalement la dimension politique et militante : la lutte contre les inégalités de savoir et la « monoculture de la connaissance » (Santos, 2017) grâce à une « écologisation des savoirs » (Santos, Nunes, Menessen, 2007) ; la lutte contre la reproduction d’une hiérarchisation sociale et raciale ; lutte pour la reconnaissance et le développement du pouvoir d’agir de toutes et tous. Un autre enjeu qui a été relevé est la création d’une réelle forme démocratique du cadre de la recherche. Ainsi, si au départ le travail de revue littéraire s’est fortement tournée vers une vision occidentale euro-centrée ; la volonté de s’inscrire dans ces luttes nous a finalement conduit à nous rapprocher des épistémologies radicales issues d’Amérique latine, ou du moins s’en inspirer afin de définir le cadre méthodologique de LaBoCA.
En effet, il nous a fallu construire un cadre démocratique reposant sur des principes de reconnaissance de soi, de ses expériences et connaissances, mais aussi des autres. Également se reposer sur des principes de convivialité afin de prévenir un maximum le risque de reproduction des rapports de pouvoir entre les chercheur.se.s et les habitant.e.s et entre les habitant.e.s. Conscient.e.s que LaBoCA est une idée de chercheur.se.s, il persiste un risque de reproduction de domination des savoirs. Pour s’en défaire, les salariées du Laboratoire cherchent à s’inscrire dans une démarche d’expérimentation de tentative c’est-à-dire, de faire malgré tous les biais qu’il peut y avoir, et de corriger en faisant. De plus, construire un nouvel espace de co-construction a également pour but de permettre un échange entre les différents acteur.ice.s concerné.e.s que ce soit par leur expériences, savoirs, et/ou profession, pour recréer du lien dans une période où le système de démocratie représentative est en crise en France et où des politiques d’austérité, notamment dans la recherche, affluent.
Enfin, la professionnalisation des nouveaux acteur.ice.s désormais impliqué.e.s dans la recherche entraîne de nouvelles pratiques pour les chercheur.se.s. La participation de nouveaux.elles acteurs et actrices au sein de la recherche implique de repenser les rôles nécessaires à la bonne entente et la bonne conduite des recherches participatives. En effet, on observe l’arrivée de nouveaux.elles professionnel.le.s de l’intermédiation. Leur but est d’assurer un cadre et une proximité entre toutes les personnes impliquées. Les chercheur.se.s quant à elles.eux, ne sont plus seulement investi.e.s pour produire de la connaissance mais doivent désormais aussi accompagner les habitant.e.s. Enfin, ces dernier.e.s, à travers le processus de recherche participatives, montent en compétences afin de pouvoir produire leurs propres connaissances à partir de leurs expériences en tant que personnes concernées. La rémunération a été lors du processus de modélisation de LaBoCA, un des principaux questionnements. La rémunération des personnes concernées pour leur participation pouvait être perçue comme un moyen de légitimer leur présence et leurs compétences. Cependant, les habitant.e.s interrogé.e.s préfèrent s’engager dans ces recherches participatives de façon bénévole, relevant pour elles.eux d’un acte davantage militant.
Conclusion et perspectives
En définitive, la démarche de transformation sociale portée par LaBoCA s’inscrit dans une dimension éminemment politique et potentiellement radicale. Loin d’être contradictoire, le fait que cette initiative soit portée par des chercheurs et chercheuses, susceptibles d’être perçu.e.s comme un groupe social élitiste, renforce son potentiel à incarner une radicalité inclusive, si iels s’investissent dans une écologie des savoirs et dans la démarche de reconnaissance de la participation d’autres personnes dans la recherche. LaBoCA pourrait ainsi se positionner en tant qu’espace allié auprès des personnes à qui on ne laisse d’habitude pas la parole. Tout cela, dans le but commun de produire de nouvelles connaissances davantage ancrées dans une réalité vécue par les personnes concernées afin de proposer des actions adéquates.
Bibliographie
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Mary Julien, Sierra Jimena, Aguirre Claudia, Millet François, Ottolini Lucile, et al.. Could participatory action-research be transformative? 2025.⟨hal-04870210⟩
Scherer Pauline, Walser Marie, Havet Claire, Levionnois Sébastien, Tête Emeline, Akerman Gregori, & Bricas Nicolas. (2024). La caisse alimentaire commune de Montpellier (p. 92) [Rapport final]. https://tav-montpellier.xyz/?PagePrincipale
Sergio, L. B. (2016, décembre 1). Le croisement des savoirs : une épistémologie de la reconnaissance. Revue Quart Monde. https://www.revue-quartmonde.org/6743
Notes de bas de page
1 La Caisse Alimentaire Commune est une recherche action liée au collectif national SSA en faveur de l’instauration d’une sécurité sociale de l’alimentation pour tous.tes en France. La Caisse est un budget alimenté à la fois par des fonds publics et privés, mais aussi par les cotisations des participant.e.s. La Caisse s’inscrit dans un processus démocratique où le Comité Citoyen vote les décisions, aiguillé par les salarié.e.s ; tandis que le Conseil Scientifique formé par des chercheur.se.s s’attellent à rendre compte des effets que produisent la Caisse.
2 Le projet Terrasol est un des lauréats de l’Appel à Manifestation d’Intérêt (AMI) « Démonstrateurs territoriaux agricoles et alimentaires » lancé en 2024 par la Banque des Territoires. Cet AMI est l’une des traductions du Plan France 2030, un plan d’investissement du gouvernement français de 54 milliards d’euros visant à rattraper le retard industriel, investir massivement dans les technologies innovantes et soutenir la transition écologique.
3 Dans notre cas, il s’agissait d’entretiens collectifs autour d’un repas.