1) Contexte et introduction
Étudiant en 2ème année de Master de Médiation scientifique en écologie à Montpellier, j’ai réalisé mon stage de fin d’étude au sein de l’axe interface de l’institut ExposUM. Le fil rouge de cette expérience a été la mise en valeur de projets et initiatives (dont une école de printemps en avril 2025) visant à opérationnaliser le One Health, à l’échelle locale. C’est dans ce contexte que j’ai découvert l’existence du concept One Health. Ce stage m’a permis d’en explorer une facette, une façon de le concevoir, de le faire, de constater à quel point ce concept est vaste, et surtout de le questionner, et me questionner quant à mon rôle dans son opérationnalisation.
Cet article n’a pas pour but de décrire parfaitement ce concept, ni même de livrer une analyse rigoureuse à ce sujet. Je n’en ai ni la compétence ni la légitimité, et n’apporterais pas grand-chose de nouveau par rapport aux différents articles qui existent déjà.
Un article a été écrit afin de valoriser les résultats de l’école de printemps et les conclusions tant sur le plan concret pour l’opérationnalisation du One Health à Montpellier que sur le plan méthodologique (Poupaud et al, 2025). De plus, j’ai écrit mon mémoire de Master 2 sur « la place de la médiation scientifique dans un processus d’opérationnalisation du One Health à l’échelle territoriale de Montpellier », dans lequel j’ai évoqué comment le/la médiateur·ice scientifique a son rôle à jouer.
L’idée de cet article est donc de compléter ces réflexions par un témoignage de mon expérience et de ma compréhension du One Health à cet instant T, du haut de ma connaissance partielle du monde de la recherche et du fonctionnement de nos territoires. Mais surtout depuis mon vécu et mon ressenti de jeune, de médiateur scientifique en écologie ayant vécu et animé pendant 2 ans dans un quartier populaire.
2) Brève définition du One Health
Avant toute chose, voici comment je résumerais ma compréhension actuelle du One Health, afin que même si imparfaite, cette définition puisse être un socle commun de compréhension de cette discussion.
Le One Health (ou Une Seule Santé) est d’abord un concept, qui considère les interconnexions entre les humain·es, les animaux et leur environnement par le prisme de la santé. Santé humaine, animale et environnementale sont liées et nécessitent donc d’être abordées de manière holistique. Son opérationnalisation nécessite alors une approche particulière, pour une gestion efficace et durable de cette santé commune. Le One Health repose sur des approches transdisciplinaires, collaboratives et intégrées, impliquant de repenser nos façons d’habiter, de communiquer, de gouverner etc …
Pour plus de détails, je vous invite à vous référer aux travaux du Panel d’expert·es du One Health (OHHLEP, 2022), ainsi que ces articles (Zinsstag et al., 2011 ; Morand et al., 2020) qui retracent le contexte, l’histoire et les spécificités du One Health.
3) Mes réticences initiales
Ma compréhension du OH a bien évolué en 6 mois de stage. Mais je pense qu’il est intéressant de partager comment je l’ai perçu de prime abord et les réticences que j’avais.
Ma réflexion (ici volontairement exagérée) était la suivante : Encore un « concept » qui devrait couler de source (l’interconnexion entre les humains les animaux et la nature), et qui vient théoriser, mettre de la complexité, des anglicismes sur un savoir qu’on a oublié dans nos sociétés occidentales modernes. S’enorgueillir d’une notion qui devrait être un savoir intime, c’est se l’approprier et donner l’impression que chacun d’entre nous ne peut pas y avoir accès. En tant que médiateur, j’étais bien embêté quand je devais expliquer ce sur quoi je travaillais à mon entourage, et ne savais pas comment présenter ce concept, sans donner cette impression. Si le fond me paraissait pertinent, j’avais peur que ce concept ne soit « qu’un truc de scientifiques ». Et en soit, c’est un risque : il pourrait l’être.
4) Bien plus qu’un concept
Puis, c’est en discutant avec mes collègues, en voyant l’ouverture qu’ils avaient, en observant leur volonté de faire sortir ce concept du monde académique, et en continuant de me renseigner à son sujet, que mon regard a évolué. C’est suite à l’école de printemps, pendant laquelle cette approche a pris vie, que j’en ai compris la puissance et l’intérêt, mais aussi certaines limites.
Ce qui va compter en fait n’est pas tant le fond du One Health, que la forme, la manière de l’opérationnaliser. Celui-ci donne un cadre d’étude, rends visible une « raison » (s’il en fallait une) de travailler ensemble et co-construire des solutions, à travers tous nos regards, nos expertises, nos compétences. Le One Health est une approche qui doit dépasser le stade concept, et cela demande une méthode et une posture.
Aujourd’hui de nombreux travaux et projets portent sur l’opérationnalisation du One Health, et le champ de recherches autour de ce concept s’est grandement élargi, des sciences naturelles aux sciences humaines et sociales.
5) Un dialogue Science-Société nécessaire
Le One Health n’est pas qu’une affaire de scientifiques ! Pour être véritablement moteur de changements de nos manières d’habiter, de gouverner, d’échanger, il doit être au cœur de la société, au sein des politiques publiques, mais aussi au cœur des habitant·e·s, il doit venir aussi d’elleux. Il est donc important d’établir un véritable dialogue réciproque entre Science et Société autour de ces sujets.
Mais, concrètement, comment faire pour que le One Health ne soit pas, ou au moins ne soit pas perçu comme “un truc de scientifiques, ou d’intellectuel·le·s” ? Comment faire pour qu’il soit une affaire de chacun·e, et notamment des personnes les moins sensibles à la science ? Je pense notamment aux habitant·e·s de quartiers populaires, avec lesquels j’ai vécu et travaillé pendant 2 ans. Comment expliquer ce concept, tant il m’a été complexe de le comprendre, et convaincre de venir participer aux conseils citoyens, ou aux consultations qu’il peut proposer (Poupaud et al, 2025) ? Tout cela peut paraître tellement abstrait. C’est finalement une grande question que se posent les médiateur·ices scientifiques … Comment intéresser / inclure les gens à la science ? Je n’ai pas la réponse parfaite, mais j’y ai beaucoup réfléchi, et je pense que la réponse est profondément humaine.
6) Animer le One Health
Ma formation ne m’a pas apporté les bagages en sciences humaines et sociales nécessaires pour me permettre cette conclusion, ce que je regrette, mais je parle depuis mes expériences et mes rencontres.
Au-delà de tout discours, argument, explication scientifique, je pense que pour que le One Health soit une affaire de chacun·e, il ne faut pas en parler tel quel, ce qui peut “freiner” de prime abord (cf Partie 3). Il faut l’incarner, le faire vivre, le rayonner. C’est une affaire de posture. Si on veut recueillir le précieux de chacun·e, et inviter la société dans ces processus, il faut lui faire une vraie place. Faire une place à tout un tas de savoirs détenus par chacun·e, empiriques, transmis ou sensibles. Avant de vouloir être écoutés, il faut écouter. Prendre le temps d’échanger, d’apprendre de l’autre, de le croire. Et j’ai remarqué pendant ces 2 ans que c’est en apprenant à déconstruire ma vision de la science, en la considérant comme l’outil merveilleux qu’elle est pour comprendre le monde, mais pas comme l’unique vérité, que j’ai le mieux transmis ses apprentissages. Présenter la science non pas comme une vérité imposée, mais comme un regard sur le monde.
L’idée n’est pas de remettre en question la méthode du ou de la scientifique, mais sa posture. Une posture d’apprenant et non de sachant. Une posture qui invite à regarder dans la même direction, un même objet, pas une posture qui invite à la regarder elle. C’est pour ça que je pense que le mieux, c’est de ne pas parler de One Health, mais d’inviter chacun·e à regarder ensemble un même objet, au même niveau, pour faire émerger une compréhension commune autour de laquelle on pourra construire un dialogue qui pourra ensuite être éclairé par la méthode scientifique. Dans un projet concret d’opérationnalisation du One Health, pour toucher un public non sensible à la science, je pense que la méthode scientifique n’aurait qu’une place secondaire et que la relation entre humain·e·s devrait être le premier travail à réaliser.
Pour conclure, le One Health me semble être une approche puissante pour répondre à de nombreux enjeux actuels de société, mais doit pour cela être porté par des acteurs avec une vision de la science non descendante et au service de la société, afin de renforcer l’intérêt et la confiance de la société envers celle-ci. On parle aujourd’hui du rôle d’intermédiation. Si je pense en avoir saisi l’intérêt et l’essence, je n’ai pas encore eu l’occasion de me pencher et expérimenter vraiment ses méthodes. Affaire à suivre dans mes prochaines expériences !
Bibliographie
Poupaud, M., Binot, A., et al. (en cours de parution, 2025). Les territoires-écoles pour opérationnaliser l’approche One Health : l’habitabilité en débat sur la métropole de Montpellier. Journal développement durable et territoire, Volet 2 : One Health pour repenser les politiques sociales.
Morand, S., Guégan, J.-F. & Laurans, Y. (2020). De One Health à Ecohealth, cartographie du chantier inachevé de l’intégration des santés humaine, animale et environnementale. IDDRI, Décryptage.
Panel (OHHLEP), O.H.H.-L.E., Adisasmito, W.B., Almuhairi, S., Behravesh, C.B., Bilivogui, P., Bukachi, S.A., et al.(2022). One Health: A new definition for a sustainable and healthy future. PLOS Pathog., 18, e1010537.
Zinsstag, J., Schelling, E., Waltner-Toews, D. & Tanner, M. (2011). From “one medicine” to “one health” and systemic approaches to health and well-being. Prev. Vet. Med., 101, 148–156.