Introduction
Cartographier les industries culturelles et créatives indépendantes, c’est essayer de rendre visible tout ce qui échappe souvent au cadre institutionnel : les lieux alternatifs, les associations artistiques, les collectifs émergents. C’est dans cette idée que s’inscrit le projet Cultural WebGIS, auquel j’ai participé dans le cadre de mon stage de recherche, effectué entre janvier et décembre 2025 lors du Master information et communication parcours Communication Publique, Associative et Culturelle.
Financé par le programme MIRANDA1 et porté par la Maison des Sciences de l’Homme Sud (MSH-Sud), ce projet réunit deux laboratoires portés par deux disciplines : le LAGAM2 en géographie et le LERASS3 en sciences de l’information et de la communication (SIC). L’objectif est de croiser les regards : la géographie aide à comprendre où et comment les lieux culturels s’organisent dans la ville, tandis que les SIC permettent d’appréhender leur posture, leur place et leurs relations. Le dispositif Trait d’Union accompagne également le projet, notamment avec l’aide d’Amen Abondance, stagiaire dans ce dispositif. Il joue un rôle de lien entre la recherche et le terrain, en favorisant la rencontre entre les acteurs culturels locaux et en faisant connaître la démarche.
Développé à l’Université de Montpellier Paul-Valéry, le projet Cultural WebGIS est encadré par Fernanda Moscarelli, ingénieure de recherche à la MSH-Sud, Monique Gherardi, ingénieure d’études au LAGAM, et Valérie Méliani, enseignante-chercheure en SIC au LERASS.
L’objectif du projet est de cartographier de manière collaborative les espaces culturels et créatifs indépendants (ECCI) de la métropole de Montpellier. Sa fonction première est non seulement d‘identifier ces espaces, mais aussi de mettre à jour leurs relations tant sur le plan formel (partenariats, conventions) qu’informel (entraide, soutien). Autrement dit, il ne s’agit pas seulement de dresser une carte, mais de co-construire un outil collectif utile aux chercheur·es, aux acteur.rices culturel·les, aux institutions et aux citoyen·nes. Cette cartographie dynamique cherche à valoriser les ECCI, à analyser le territoire en termes de densité, de répartition et de diversités, et enfin, à créer des collaborations entre les différents types d’acteurs. Elle vise également une meilleure compréhension des dynamiques culturelles et artistiques en jeu sur le territoire. La cartographie constitue ainsi un outil d’analyse pour les politiques publiques des Industries Culturelles et Créatives (ICC) à l’échelle de la Métropole de Montpellier.
1. Méthodologie qualitative
Afin de mener à bien ce projet, nous avons mobilisé une méthodologie qualitative articulée autour de plusieurs étapes complémentaires : une veille documentaire, une approche sectorielle des ICC, un travail collaboratif d’identification des structures, la réalisation d’entretiens qualitatifs, la structuration des données pour la cartographie, puis l’organisation d’ateliers participatifs.
1.1. Veille documentaire sur les ECCI
Pour ancrer ce projet dans une démarche rigoureuse, la première étape a consisté à comprendre ce que signifie exactement « espace culturel et créatif indépendant ». Nous avons éprouvé des difficultés à clarifier le caractère « indépendant » des ECCI. Communément, l’indépendance se réfère à l’autonomie, la liberté d'action et, qui est défini comme subvenant par soi-même à ses besoins4.
Mais, comme le rappellent Alexandre, Noël et Pinto (2017), dans le domaine culturel, cette indépendance n’est jamais totale : elle peut être financière, organisationnelle ou artistique, mais reste toujours liée d’une manière ou d’une autre à des soutiens publics, à des partenaires ou à un public.
Par ailleurs, les espaces culturels créatifs indépendants peuvent se manifester à travers une variété de lieux, qu'ils soient fixes, intermittents ou éphémères. Ces espaces sont souvent le résultat d'initiatives de la société civile et se distinguent des institutions culturelles traditionnelles par leur approche. Ils sont organisés sous diverses formes juridiques et structurelles, allant des associations aux collectifs et des coopératives aux espaces hybrides. Dans une logique d’efficacité et de proximité, notre priorité s’est d’abord tournée vers les structures associatives, actrices clés et solidement implantées sur le territoire. Certaines de ces structures étant très largement financées par des subventions publiques, un point de vigilance y a été porté.
1.2. Une approche sectorielle des ICC
Il s’agit désormais d’inscrire les ECCI au sein des différents secteurs qui composent lesindustries culturelles et créatives (ICC). La notion des ICC est en constante évolution, passant d’une définition centrée exclusivement sur les industries culturelles, à une conception plus large intégrant l’ensemble des activités créatives. L’UNESCO5 inition de la page de L'Organisation des Nations unies pour l'éducation, la science et la culture (UNESCO).
les définit comme des industries qui touchent à la fois à la création, à la production et à la commercialisation de contenus créatifs de nature culturelle et immatérielle, protégés par le droit d’auteur et pouvant prendre la forme d’un bien ou d’un service.
Cette diversité rend nécessaire une méthode de recherche adaptée. Nous avons ainsi retenu une approche sectorielle, qui consiste à analyser les ICC par domaines d’activité. Les structures d’un même secteur entretiennent généralement des liens de connaissance et de recommandation, ce qui facilite l’identification et la compréhension de leurs réseaux. Récemment lancé et d’envergure nationale, le PREPR ICCARE6 nous a servi de référence pour organiser les secteurs des ICC : audiovisuel, musique, édition, arts visuels, design et architecture, jeu vidéo, spectacle vivant, métiers d'art et de mode, musée et patrimoine ainsi que les arts de vivre.
1.3. Collaborer pour identifier les structures
Le projet Cultural WebGIS s’est également construit dans une dynamique collaborative mobilisant plusieurs acteurs du territoire. Lors d’une collaboration sur une cartographie nationale des galeries d’art contemporain, j’ai pu rencontrer, avec ma tutrice, une professeure en sciences économiques spécialisée dans le marché de l’art contemporain. Ainsi, elle a pu me transmettre plusieurs contacts de galeries implantées sur la métropole. Tandis que notre travail se concentrait sur le secteur des arts visuels, Amen Abondance (stagiaire Trait d’Union) a pris en charge le secteur des arts vivants. Cette répartition méthodique a favorisé une couverture plus exhaustive du terrain et une analyse fine des spécificités propres à chaque secteur, qu’il faut maintenant déployer aux autres domaines des ICC.
Dans le même temps, nous avons sollicité la DRAC Occitanie7 pour obtenir une base de données afin d’établir un premier recensement des lieux, relevant quant à eux de plusieurs secteurs des ICC. Pour compléter cette liste, nous avons aussi adopté une approche par réseau d’acteur·rices, permettant d’identifier qui travaille avec qui. Chaque structure rencontrée nous recommande d’autres lieux à contacter. Cette méthode, décrite par Lazega (1998), est utile pour saisir les liens qui structurent un milieu professionnel. Au fil des entretiens, chaque rencontre a mené à de nouveaux contacts, créant une dynamique d’élargissement progressif du réseau.
1.4. Des entretiens qualitatifs
Pour saisir les dynamiques culturelles indépendantes, une série d’entretiens semi-directifs a été menée. Cette méthode a été privilégiée pour son équilibre entre rigueur et flexibilité : elle permet de structurer la discussion autour de thèmes clés tout en laissant aux interlocuteur·rices la liberté d’exprimer leurs expériences, leurs pratiques et leurs perceptions. Comme le souligne Kaufmann (2011), l’entretien qualitatif offre ainsi un cadre propice à la collecte d’informations précises, tout en intégrant la dimension narrative et subjective des acteur.rices. Nous avons sollicité une trentaine de professionnel·les, responsables et membres actifs des structures culturelles indépendantes de la métropole de Montpellier, associations, collectifs et lieux alternatifs confondus. Notre objectif est de saisir à la fois les logiques internes de ces espaces, leur organisation, leurs choix artistiques et leurs enjeux économiques, ainsi que leur inscription dans un écosystème plus large, marqué par des collaborations et des partenariats.
1.5. Structurer les données et construire la carte
Les informations recueillies ont ensuite été organisées dans un grand tableau avec, pour chaque structure, les éléments essentiels permettant de comprendre son fonctionnement, ses activités, ses ressources et ses relations professionnelles. La création de ce tableau répond à un double objectif : catégoriser de manière cohérente les ECCI rencontrés et disposer d’un outil de comparaison systématique entre des structures très variées. Face à la diversité des acteurs culturels indépendants de la métropole, il était nécessaire d’organiser les données afin de repérer des régularités, des différences, mais aussi les logiques de fonctionnement propres à chaque secteur.
Le tableau est construit autour de plusieurs axes principaux :
- L’identité de la structure regroupe des informations comme le nom, l’identifiant propre, la date de création, l’adresse, les coordonnées et les réseaux sociaux. Ces données permettent de situer chaque acteur dans le temps et l’espace, et d’évaluer son accessibilité.
- L’identification administrative inclut le code NAF, sa description et les éventuels labels obtenus. Ces éléments éclairent la reconnaissance institutionnelle et la classification économique des activités.
- Le statut juridique détermine le mode de gouvernance de la structure, tandis que l’objet, sous forme d’un texte court, résume sa mission, ses valeurs et son esprit.
- Le domaine et sous-domaine d’activité (audiovisuel, musique, arts visuels, etc.) facilitent une analyse sectorielle précise.
- Les activités sont détaillées selon leur nature (permanentes ou ponctuelles) et leur fréquence, ce qui permet d’appréhender la dynamique et le rythme de chaque structure.
- La fonction (pratique, production, diffusion) révèle la place de chaque acteur dans la chaîne de valeur culturelle.
- Les financements sont analysés sous plusieurs angles : la part des subventions publiques (plus ou moins de 50 %, ou aucune), les apports privés (mécénat, sponsors, partenariats), et les autres sources de revenus (billetterie, ventes, adhésions, etc.). Ces données offrent une vision claire de la viabilité économique et du degré d’autonomie de chaque structure.
- La surface disponible et l’équipe (salariés, bénévoles) renseignent sur les capacités d’accueil et le niveau de professionnalisation.
- Le soutien institutionnel et le réseau permettent de mesurer l’intégration de la structure dans le paysage culturel local, tandis que les collaborations avec d’autres acteurs (récurrentes ou ponctuelles) mettent en lumière les dynamiques de coopération, essentielles dans les cultures indépendantes.
Figure 1 : Extrait de la cartographie interactive en cours, avec base de données du Bar à Photo (décembre 2025)
Une fois ces informations structurées dans le tableau, leur mise en relation a permis de passer de la simple catégorisation des structures à une visualisation dynamique du territoire. Ces données constituent désormais la base de la cartographie participative créée par Fernanda Moscarelli et Monique Gherardi grâce au modèle ArcGIS StoryMaps8.
Comme le montrent Caquard et Cartwright (2014), ce type d’outil ne se limite pas à représenter spatialement des points sur une carte : il permet de construire un véritable récit territorial en articulant données géographiques, contenus textuels, éléments visuels et parcours interactifs, offrant ainsi une compréhension plus riche et contextualisée des dynamiques culturelles locales.
1.6. Les ateliers participatifs
Enfin, la dernière étape du projet repose sur la participation directe des acteur·rices. Depuis octobre 2025, des “Ateliers rencontre-apéro” sont organisés de manière régulière dans une salle au sein de l’université, à raison d’une fois par mois. Ce moment convivial a pour but de permettre à chacun et chacune de se présenter, d’échanger, de recommander d’autres lieux à cartographier et de donner son avis sur la carte. Ce type d’atelier s’appuie sur les principes de la recherche participative et de la science citoyenne (Bergold & Thomas, 2012 ; Callon, Lascoumes & Barthe, 2001), en associant les acteur·rices culturel·les dès la collecte des données. Dans le cadre de notre projet, il permet de compléter, valider ou nuancer les informations, de révéler des lieux ou des dynamiques invisibles, et de renforcer les liens entre structures. D’autres ateliers sont prévus au deuxième semestre pour enrichir la carte et encourager les échanges entre les acteur.rices culturel.les de la métropole.
2. Premiers résultats
Les premiers résultats de ce projet, en décembre 2025, montrent que la plupart des structures sont concentrées dans le centre-ville de Montpellier, mais on observe aussi une forte présence dans le quartier de la Mosson, connu pour ses initiatives sociales et artistiques.
Figure 2 : Extrait de la cartographie interactive en cours (décembre 2025)
L’approche par réseau d’acteur·rices se révèle particulièrement pertinente pour appréhender les secteurs des ICC. Elle montre que les structures culturelles se construisent grâce aux relations entre les personnes (connaissances, collaborations, recommandations). Cette méthode aide à élargir notre étude et à mieux comprendre comment la visibilité, la légitimité et la circulation des idées fonctionnent dans la vie culturelle locale. Enfin, les premiers ateliers participatifs ont confirmé l’intérêt et l’engagement des acteur.rices : beaucoup souhaitent que la carte devienne un outil collectif et collaboratif, capable de refléter la richesse de la culture indépendante montpelliéraine.
Conclusion
Ce travail s’inscrit dans un projet scientifique visant à documenter et à valoriser les dynamiques culturelles indépendantes du territoire, tout en mobilisant des méthodes de recherche, d’analyse et de communication. La cartographie participative apparaît ici non seulement comme un dispositif d’observation, mais également comme un levier de mise en réseau et de visibilité pour les initiatives locales. Malgré certaines limites méthodologiques, notamment l’absence temporaire des structures sans lieu physique, en particulier les associations, le projet ouvre des perspectives d’élargissement vers des approches plus inclusives, déjà envisagées par l’équipe encadrante. Plus largement, cette démarche met en évidence le potentiel de la communication culturelle comme outil favorisant la participation des acteurs et la transformation sociale (Pailliart, 2000).
Bibliographie
Alexandre, O., Noël, S., & Pinto, A. (dir.). (2017). Culture et (in)dépendance : Les enjeux de l’indépendance dans les industries culturelles. OpenEdition. https://journals.openedition.org/lectures/24423
Bergold, J., & Thomas, S. (2012). Participatory research methods: A methodological approach in motion.Forum Qualitative Sozialforschung / Forum: Qualitative Social Research, 13 (1). https://www.qualitative-research.net/index.php/fqs/article/view/1801/3335
Durand Claude. Callon Michel, Lascoumes Pierre, Barthe Yannick, Agir dans un monde incertain. Essai sur la démocratie technique. In: Revue française de sociologie, 2002, 43-4. Actualités wébériennes : perspectives d'analyses et principes de traduction. pp. 782-784. www.persee.fr/doc/rfsoc_0035-2969_2002_num_43_4_5547
Caquard, S., & Cartwright, W. (2014). Narrative cartography: From mapping stories to the narrative of maps and mapping. The Cartographic Journal, 51 (2), 101–106. https://www.researchgate.net/publication/272307262_Narrative_Cartography_From_Mapping_Stories_to_the_Narrative_of_Maps_and_Mapping
Kaufmann, J.-C. (2016). L'entretien compréhensif. (4e éd.). Armand Colin. https://doi.org/10.3917/arco.kaufm.2016.01.
Larousse. (2024). Indépendant [Définition]. Dictionnaire Larousse en ligne. https://www.larousse.fr/dictionnaires/francais/ind%C3%A9pendant
Lazega, E. (2009). La méthode « structurale » Réseaux sociaux et structures relationnelles (p. 3-16). Presses Universitaires de France. https://shs.cairn.info/reseaux-sociaux-et-structures-relationnelles--9782130561125-page-3?lang=fr.
Pailliart, I. (2000). La communication publique et territoriale : enjeux et mutations. Réseaux, 18 (104), 151-173.
Notes de bas de page
1 MIRANDA - Montpellier Institute for Research-creation on Art, culture and heritage in a New Digital Age (Institut de Montpellier recherche-création en arts, culture et patrimoine à l’ère numérique), est un projet sélectionné à l'issue de la 3eme vague de l’appel à projets France 2030 « Excellence sous toutes ses formes - ExcellencES » et doté pour 10 ans (01/01/2024 - 31/12/2033) d’une aide d’État de 12,2 millions d’euros et du soutien de la Région Occitanie.
2 Le Laboratoire de Géographie et d’Aménagement de Montpellier.
3 Le Laboratoire d’Études et de Recherches Appliquées en Sciences Sociales.
4 Définition du dictionnaire Larousse.
5 Définition de la page de L'Organisation des Nations unies pour l'éducation, la science et la culture (UNESCO).
6 Porté par le CNRS depuis juin 2024, le Programme et équipements prioritaires de recherche (PEPR) ICCARE – Industries culturelles et créatives : action, recherche, expérimentation constitue le volet recherche de la stratégie nationale dédiée aux industries culturelles et créatives (ICC) et bénéficie d'un budget de 25 M€ pour une durée de six ans.
7 La direction régionale des affaires culturelles (Drac) est le service déconcentré du ministère de la Culture en Occitanie.
8 ArcGIS StoryMaps est une application Web de création de récits qui vous permet de partager vos cartes dans le contexte de textes de narration et d’autres contenus multimédias.